Plantée au milieu d'un champ, adossée à un chêne séculaire qu'elle a dû voir grandir, la vieille bâtisse s'effrite au soleil et ses toits pleurent des larmes de tuiles sans avenir. Je m'approche, elle s'impose, j'hésite et elle m'attire.
Sur ma peau brûlante en cette fin de matinée d'été, ma petite robe de coton fin s'imprègne de sueur.
Timidement, je franchis le seuil du grand portail délabré qui marque l'entrée de sa cour intérieure, et déjà, c'est un autre univers qui s'ouvre à moi, comme en avance de quelques heures. Trois pas en arrière pour l'air étouffant, la chaleur caniculaire, trois pas en avant et l'épais feuillage du grand chêne m'abreuve de pénombre et de fraîcheur salutaires.
Mes poumons s'emplissent des parfums du vieux foin dont les bottes s'alignent encore dans la grange délabrée et une herse antique, malgré son épaisse couche de rouille, parait toute prête à partir labourer.
Un courant d'air froid comme la mort s'enroule autour de moi, il insiste et me pousse, m'entraîne et guide mes pas.
La cour abandonnée est gaiement envahie d'herbes folles et buissons. Le lavoir de pierre qui déborde d'eau claire ne doit pas être étranger à leur foison. J'aimerais m'y assoir et rêver un instant mais le souffle revient et de son froid me reprend.
Un frisson furtif, né au creux de mon ventre, s'invite en mes entrailles et voilà qu'à nouveau le désir me tenaille. Tu es incorrigible, me dis-je, ce n'est ni le lieu ni le temps. Un instant je raisonne puis j'avise que sa chaleur est bienvenue cependant.
Je réalise alors que le souffle n'est plus là, m'aurait-il abandonnée, si tôt, déjà?
Mon regard se promène, aperçoit ce qui fut l'écurie et j'oblique, espérant y respirer ce musc entêtant et lubrique qui perdure, longtemps, dans les poutres de chêne.
Mais le souffle est de retour, qui semble impatient. Son sillon dans les herbes s'en va droit devant. Soumise, j'obtempère sur le champ et, traînant mon désir, j'avance lentement.
Une petite porte de bois semble m'attendre là et je frémis lorsqu'elle grince, poussée par le souffle froid.
La petite pièce plongée dans l'obscurité m'accueille de son plafond bas et son sol bosselé ; la poussière dodue se dispute aux toiles d'araignées. La gueule béante du poêle à bois vomit encore cendres et tisonnier tandis que la pierre du vieil évier regrette l'usage qui la lustrait.
Contre le mur, un escalier de pierre, tout de guingois, m'appelle du sourire de ses marches usées. Parvenue sur un palier étroit, deux portes sont plantées là. Par celle, entrouverte, de gauche, j'avise des lits dépareillés et éventrés, un pot de chambre renversé, et sous la lucarne au volet battant, un tapis de vieux livres que je me propose de feuilleter.
Mais le souffle contrariant est de retour, il me happe et m'exhorte à le suivre de l'autre côté. Invariablement, les tréfonds de mon intimité compensent le froid ainsi absorbé par des langues de chaleur et d'humidité.
Je pénètre une vaste pièce au plafond défoncé. Sous mes pieds, le sol grincheux couine de son bois brut aux planches élimées. J'écarte les larges rideaux de dentelle arachnéens qui s'entêtent à se faire parure sur mon corps enfiévré. Soudain bienveillant, le souffle les balaie vivement et m'invite à me presser.
Je me hâte vers la lointaine ouverture qu'il semble m'indiquer, tant pis pour le plancher qui paraît ne pas apprécier. Le seuil à peine franchit, je crois défaillir. Quelle est cette odeur putride qui vient m'assaillir? La pièce est petite et sombre comme un tombeau, dans un coin de vieux sacs débordent de gruau. Je défaits quelques boutons de ma robe afin de mieux l'attirer à mon nez. Malgré la sueur, la blanche étoffe a une odeur fraîche bien que forte et la vue de mes tétons durcis me réconforte.
La pénombre est domptée et mes yeux, sans forcer, m'expliquent la raison de ce qui m'a indisposée. Des cadavres de rats grimacent un peu partout, un instant j'observe, plantée là, debout. J'imagine sans peine quelle fut la vie en cette demeure, celle de ses paysans, en leur temps et heure. Je songe aux filles de ferme à la poitrine généreuse, aux garçons d'écurie à l'humeur libidineuse. J'oublie la puanteur ou je m'en accommode et mes mains sur mon corps partent en maraude. Mais ma rêverie ne sera que de courte durée, un courant d'air froid revient me chercher.
Derrière un épais rideau de jute à moitié décomposé, un escalier de bois, raide et très étroit, me fait signe d'approcher. Son aspect inquiétant et ses planches délabrées auraient presque raison de mon humeur lascive. Le vent, convainquant, me souffle d'oser et la chaleur en moi à nouveau récidive.
Ainsi rassérénée, je prends d'assaut l'escalier, c'est une tâche ardue mais j'en étais prévenue. A mi-parcours, une planche cède sous mon poids et l'instant d'après, je suis en haut déjà. Est-ce par un tourbillon de vent ou la force de mes bras? Je ne m'interroge pas longtemps : ce qui se trouve là est autrement plus exaltant.
C'est un petit grenier qui m'accueille, souriant. La clarté du ciel bleu s'engouffre par les lucarnes et tombe en cascades sur un fouillis charmant. Des tapis élimés s'emmêlent tendrement et les tentures aux murs se colorent d'ocres vieillissants. Quelques petits meubles de bois sont entassés là, un fauteuil à l'assise vaillante semble n'attendre que moi.
Alors que je m'installe, un courant d'air, me frôlant, soulève un vieux drap. Saisissant le message, je retire l'étoffe et découvre un grand coffre antique, fait de cuir et de bois.
Je constate que le coffre est solidement verrouillé malgré les nombreuses traces attestant qu'on a souvent voulu le forcer. Mais un souffle taquin s'engouffre entre mes jambes avant de disparaître dans la serrure rouillée. Au même instant, un déclic sourd retentit et je sais que, désormais, tout est permis.
Fébrile et les sens en émoi, je soulève avec peine le lourd couvercle bombé de bon poids. Un parfum d'autrefois s'élève jusqu'à moi, parfum viril et musqué, de poussière, de vieillerie, de sueur et de sang, tout à la fois. Le souffle glacial qui échauffe mon ventre s'engouffre dans l'amas d'antiquailles disposé devant moi.
Coutumière à présent du langage de ce guide, je plonge des deux mains, curieuse mais timide. Je frissonne et tâtonne, excitée à souhait. Les bouts de mes seins sont deux petits cailloux durcis, la chaleur humide entre mes jambes enfle sans répit.
Je retire du coffre, avec précautions, un large chapeau souple un peu décoloré. A n'en pas douter, il fut jadis bleu foncé et il s'orne de deux sabres croisés. Surprise mais ravie, je m'en coiffe sans plus tarder et, levant le nez, j'avise que le soleil a déjà bien décliné. Il me faudrait raisonner et songer à rentrer. Mais j'ai tôt fait de chasser cette idée et je me demande comment je pourrais m'éclairer.
Mon regard fouille la pièce, on doit bien pouvoir trouver là quelque chandelier! Une lucarne jusqu'alors fermée s'ouvre avec fracas et me fait sursauter. Elle cligne de l'œil vers un petit semainier dans lequel je sais déjà ce que je trouverai. Sans surprise j'y déniche trois bougies et une boîte d'allumettes à peine entamée.
Ainsi équipée, je retourne à mon coffre et à son mystère, mes joues s'empourprent et mon pouls s'accélère. La lumière du jour se fait plus discrète mais je décide d'en profiter jusqu'à la dernière miette. A tâtons, mes doigts partent en goguette et tentent de deviner ma prochaine découverte. Ce sera un ceinturon de cuir brun portant large boucle de fer. Sur le côté, un étui protège un couteau de taille imposante et à la lame affûtée. Je tente d'ajuster le lourd ceinturon sur mes hanches cambrées mais il est bien trop grand et je dois renoncer. Je le dépose donc sur l'accoudoir du siège capitonné qui ainsi orné semble me remercier.
Il me faut à présent davantage de lumière : le soir est tombé sur la maison de pierres. J'approche du coffre un petit guéridon et y place une bougie à la flamme dansante. La pièce tout à coup prend une autre dimension, et m'enveloppe de douceur bienveillante.
La lueur de la flamme se reflète dans la malle en un éclair métallique qui me souffle la prudence. Je découvre un objet à la pointe acérée qui pourrait être une épée mais doté à sa base, non pas d'un manche mais d'un cylindre métallique. Soudain, je comprends : Une baïonnette!
J'admire l'objet et songe à ceux qu'il a dû éventrer puis le place droit contre le fauteuil que je gratifie au passage d'un petit clin d'œil. Mais je sais ne pas être au bout de mes surprises et que la méfiance est de mise.
C'est une autre arme qui m'attend : un sabre dans son fourreau. Le cuir noir du manche et du fourreau, les ornements dorés et la dragonne avec pompon, dorés également, me laissent émerveillée. Plus encore que les précédents, cet objet m'inspire un profond respect et je m'en saisis délicatement de mes deux mains tremblantes d'émotion. Lentement, je fais glisser la lame hors de son étui, l'une et l'autre imbriqués en parfaite harmonie. Je sens cette lame toute gonflée d'orgueil tandis que le reflet de la flamme y danse allègrement. Mais un détail attire mon attention, serait-ce une imperfection? Je soulève le sabre nu et l'observe scrupuleusement. La lueur me renseigne bientôt : ce que je pris pour une éraflure n'est autre qu'une gravure. Approchant encore de la flamme, je lis, abasourdie : "US"[1]. Peinant à détacher mes yeux de ladite inscription, un léger souffle glacial attire mon attention. La petite flamme vacille et je comprends sans raison qu'il me faut tourner la lame pour plus de précision. Je m'exécute sans me presser, savourant par avance ce que je découvrirai.
Ce plaisir qui est mien ne sera pas déçu, c'est un bel aigle gravé qui fièrement me salue. Je caresse le plat de la lame lentement, doucement, et des bouffées de chaleur m'envahissent promptement. Je m'adosse un instant contre le vieux siège, ma tête reposant sur son assise beige. Le sabre bien à l'abri dans son fourreau étroit se blotti contre mes seins qui pointent ostensiblement. Je rêve un instant ou une éternité plongeant mon regard dans le ciel à présent étoilé. Je ressens, sur mes épaules dénudées, la fraîcheur de la nuit et son humidité. Je frissonne un instant et me sens fatiguée mais les lames de feu dans mon intimité me rappellent bientôt à ma curiosité. Le sabre va rejoindre baïonnette et ceinturon, quant à moi je poursuis mon exploration.
Une pile de linge soigneusement plié et amidonné m'invite à découvrir encore quelques secrets. Je défais avec soin les vêtements un par un et me retrouve avec un bel uniforme au complet. Une cape militaire ornée de boutons dorés et teintée du même bleu que le chapeau posé sur ma tête ; une paire de pantalons bleu clair et enfin une redingote elle aussi bleu foncé mais rehaussée de parures bleu clair et de nombreux boutons dorés. Une tunique bleue...me dis-je sans trop savoir pourquoi. Ces deux mots semblent agir sur mon esprit embrumé comme une clef dans une serrure bien huilée. Mentalement, j'assemble le puzzle des objets dispersés là et une évidence s'impose à moi : Yankee[2]. J'observe à nouveau cette malle où reposent encore les effets d'un soldat de naguère et je fais un effort de mémoire sur le peu su de moi concernant cette guerre. M'emparant de la redingote de bonne facture, j'y décèle, sans les comprendre, les insignes d'un officier. En y regardant de plus près, je vois avec angoisse qu'elle est perforée : un trou à l'endroit du cœur, sans doute causé par une balle. Qu'elle me semble triste à présent cette malle...Je ferme les yeux et tente d'imaginer l'homme, son envergure imposante, son visage douloureux. Était-il charmant ou bien laid, bon avec ses hommes ou tyrannique, échangeait-il des lettres enflammées avec une épouse ou une bien-aimée? La nuit fraîche insiste et s'appuie sur ma fatigue, j'enfile naturellement la grande tunique. Elle est immense pour moi, qu'il devait être grand ! Il me semble y sentir l'odeur de cet homme et je m'enivre d'un musc vieux de quelques 150 ans.
J'extirpe de la malle un sac de toile contenant une paire de bottes, cuir noir souple et rutilant malgré les inévitables marques d'usage intensif. J'estime la pointure à un petit 45, décidément le bougre n'était pas chétif. Joueuse, je m'en chausse et m'y engouffre jusqu'aux genoux.
Un imposant paquet difforme attire alors mon attention, en travers de la malle, tout au fond. Enroulé dans un vieux drap jauni, je découvre l'incontournable et lourd fusil. Sa crosse de bois, polie par l'usage, sa bandoulière en cuir épais, son canon noir et parfaitement lustré au bout duquel je peux remarquer la trace circulaire qui marque l'emplacement de la baïonnette.
Bien que n'aimant guère les armes à feu, je me lève et soulève l'engin avec peine. L'ajustant contre mon épaule, je me déplace en visant dans le grenier moqueur. J'imagine de quoi je dois avoir l'air ainsi affublée, et mon rire rejoint celui du grenier amusé.
Mais un souffle inquisiteur me rafraîchit par en dessous et tourbillonne à nouveau dans le coffre que j'ai cru vide de tout. Le fusil bien calé contre la chauffeuse déjà bien équipée, je retourne à genoux approfondir mon exploration. Ne découvrant rien à première vue, je sens le souffle froid sortir par en dessous le fond à travers les interstices des lattes de bois. Un double-fond ! Je tâtonne fébrilement et fini par découvrir une latte mobile. Elle pivote en grinçant comme pour me féliciter et je glisse ma main dans l'espace libéré.
Je parviens à saisir un objet à la fois souple et dur et à la surface granuleuse. Retirant ma main, je tiens là une pochette de cuir brun et usé. J'en extrais tout d'abord une liasse de papiers jaunis et fort mal conservés. Observant de plus près, je constate à regret que l'encre est presque entièrement effacée. Mon amertume est telle que je me sens offensée et les feuilles de papier crissent sous mes doigts comme pour s'en excuser. Sans rancune, je leur offre un baiser léger puis les dépose avec précautions sur le tapis chamarré.
Je me saisis à présent d'un document plus épais et tout mon être s'enflamme en découvrant un portrait. Un capitaine Yankee à la peau d'ébène y est représenté. Je ne puis y croire, serait-ce lui mon bel officier? Cette carrure d'athlète, ce beau visage franc et soucieux à la fois, ces yeux merveilleux qui n'ont d'yeux que pour moi. Parvenant enfin à détacher mon regard fiévreux du sien, je peux lire l'inscription en lettres d'imprimerie, au bas du portrait : "Captain B. Breath". Breath[3]...Le souffle...Mon cœur est sur le point d'exploser et tandis que mes yeux s'emplissent de larmes de bonheur, ceux du capitaine m'observent avec douceur.
Je presse contre moi le précieux objet et je pense être parvenue au bout de ma quête. Cependant, un courant d'air froid s'enroule sur mon bras et s'entête. Dans ma main, je tiens encore la pochette et dans un sursaut je présage une nouvelle découverte. Le portrait appuyé contre la malle face à moi, je retourne la pochette pour la vider tout à fait. Rien. J'imprime une secousse impatiente à l'objet et dans un éclair lumineux, une petite chose en tombe et arrive sur le sol dans un tintement métallique et victorieux.
C'est une petite plaque de laiton soigneusement gravée des deux côtés. Sur le 1er, je discerne une maxime : "Freedom, unity and equality."[4], elle est surmontée d'un aigle majestueux. De l'autre côté, Je peux lire ceci : "Captain Billy Breath, 10th Cavalry Regiment, US Army."[5].
Je replace minutieusement la liasse de papiers dans l'étui et, blottissant contre mon cœur le portrait et la petite plaque de laiton, je me fais une place sur le fauteuil qui m'accueille entre ses bras. Ainsi pelotonnée et dans la redingote emmitouflée, je me sens sereine, en sécurité. Mon nez plonge dans le col de la tunique ancienne et respire l'odeur de mon beau capitaine.
Une vague de chaleur, endiguée trop longtemps, déferle sur moi et m'entraîne dans un océan de désirs. Je libère mes seins de leur prison de coton, ils frémissent et durcissent, mon ventre leur répond. D'une main je taquine mes tétons insolents puis malaxe et pétris mes seins tout entiers.
L'autre main se fraye un passage sous la tunique, sous ma robe, elle écarte mon slip et le plaisir m'inonde. Sous mes doigts, mes chairs s'agitent, elles brûlent et sont en nage. Je les pénètre de trois doigts rassemblés mais c'est mon petit bouton qui le mieux s'impatiente. Je reporte alors sur lui toute mon attention et le plaisir monte, vite, en langues de passion. La jouissance m'envahit, trop rapide à mon goût, mais la lucarne au dessus de moi ne me baigne plus d'étoiles déjà.
Les astres nocturnes s'effacent tandis que le ciel pâlit et je couvre mon visage du chapeau où flottent des effluves musquées. D'une main vagabonde, je cajole mon intimité, l'autre tenant bien serré, sur mon sein le portrait. Je m'endors bien vite et nullement rassasiée : un souffle m'enveloppe et vient me caresser.
Dans la brume de mes rêves, me parviennent des voix. Lentement je m'étire et puis reste figée : serait-ce un harmonica? Je suis baignée de lumière et, aveuglée de sommeil, je cligne des yeux. Mais mes oreilles ne peuvent s'y tromper, elles si promptes au réveil. Des éclats de rire, féminins, font écho à de grosses voix bourrues et cet harmonica qui n'en fini plus. Mon regard, enfin libéré de mes rêves, se promène alentour et je dois me pincer. Non, je ne rêve pas...Me voilà étendue dans des draps propres mais rêches, et toujours serré contre moi, le portrait du fameux capitaine. Dans un coin une malle, familière, est coiffée d'un chapeau aux deux sabres croisés. Je suis nue et perdue, j'aperçois ma robe sur un vieux fauteuil beige. La pièce aux murs blancs ne semble pas hostile. Je me lève et chancelle, m'habille à la hâte et saisie d'un vertige, je m'adosse contre un mur. Mais voilà que le mur se dérobe sous moi et d'un bond instinctif je m'éloigne de sa paroi. Alors je comprends. Ce que je pris pour des murs blancs ne sont que des bâches, je me trouve dans une tente de bonne taille, pour autant que je sache.
Une idée me traverse : ne devrais-je pas être effrayée? Ou, pour le moins, surprise? Et pourtant, rien de tout cela. Je me sens intimidée, curieuse et terriblement excitée. Je m'approche de l'entrée de la tente et je risque un regard discret à l'extérieur. J'aperçois d'autres tentes identiques tout près de celle-ci, un sol de terre battue couleur d'argile sous un soleil de plomb qui déjà enfièvre mon front.
Les tentes voisines sont gaiement animées et je me sens sotte à rester là, plantée. Je me décide enfin à sortir timidement et je percute violemment un soldat fringuant. Ses yeux rieurs me dévisagent sans pudeur, glissent sur ma robe pas tout à fait boutonnée. Le feu monte à mes joues mais s'attarde aussi plus bas et je crois défaillir quand il frôle mon bras. Me tenant du regard, il entrouvre une tente et le spectacle qu'on m'offre me laisse chancelante.
Soldats pas vraiment habillés et filles généreuses aux poitrines dénudées. Des couples et des groupes s'emmêlent et s'enchevêtrent dans une ambiance joueuse qui sent bon la goguette.
Un petit soldat loquace sautille, pantalon sur les chevilles, se dirige vers moi et me prend dans ses bras. Mais le gaillard percuté peu avant use de sa grosse voix, il m'étreins par derrière et recule d'un pas. Ma poitrine s'emballe, mes petits seins se dressent, je voudrais résister mais nos corps se caressent. Sa main large et rugueuse entreprend mon corsage et nullement je ne songe à le prendre pour outrage. L'évincé déguenillé revient à la charge et me voilà coincée entre deux queues bandées qui se proposent en partage.
Le grand dans mon dos se saisit de mes seins tout à fait, et les présente à l'autre qui se met à téter. La tempête fait rage en mon for et mon corps, je dis non ça suffit, je dis oui et encore. Les soldats s'interrompent et m'observent un instant, je comprends qu'il me faut décider, vite et maintenant. Dans leurs yeux et leurs gestes, pas de vile malice, ils sont francs et courtois même portés par le vice. Mais je ne puis me résoudre à refuser leurs avances pas plus que je ne sais si je souhaite leur présence.
Dans un haussement d'épaules, ils décident pour moi et je me laisse aller entre ces quatre bras. Entre mes cuisse se glisse une main audacieuse tandis qu'à mon oreille on susurre des paroles doucereuses. Alentour personne ne prend garde à nous, les plaisirs se partagent consciemment, sans tabous. Tous ces corps qui se mêlent, se chevauchent et s'échangent, avivent sans merci le désir que j'engrange.
Une queue vigoureuse dans ma main s'est glissée, je l'astique avec force, elle est dure à souhait. Une autre s'immisce entre mes fesses rebondies auxquelles l'étoffe de ma robe n'offre qu'un maigre sursis. Les bouches happent mes oreilles et mes lèvres, et gonflé de plaisir, tout mon corps se soulève.
Soudain, la température chute de plusieurs degrés et je reconnais vite ce souffle qui me guidait. Tout mon corps se contracte, en alerte, aux aguets, un courant d'air s'engouffre qui me fait basculer. Mes deux charmants soldats se sont écartés et des bras bien plus forts m'ont promptement enlevée. Ces bras-là ont la couleur de l'ébène et je crois chavirer alors qu'ils m'emmènent. Ma tête blottie dans un cou fort et épais, son parfum me suffit à savoir qui tu es.
Parvenus dans ta tente, tu t'arrêtes et attends, j'ose enfin lever vers toi mon visage si blanc. Nos regards se mélangent et s'étreignent longtemps, tu m'espères depuis toujours, je suis tienne à présent.
Nos bouches se rejoignent en un baiser passionné et mes chairs s'inondent de mon humidité. Tu m'étends sur le lit, avec tendresse, sans te hâter, me regardes et souris de me voir torturée. Un à un tu fais sauter les boutons de ma robe, sous mes caresses ton grand corps se dérobe. Je suis au supplice et tu savoures avec délice. Tes lèvres glissent sur mon corps avec gourmandise, s'attardent sur mon puits qui gonfle et agonise. Dans un souffle, je supplie mais tu n'en as pas fini. Dressé au dessus de moi, tu es nu à présent et me dévores des yeux. J'admire ton corps et ses courbes et ses creux, et ma bouche gourmande en appelle à ta queue. Tu la lui offres sans te faire prier et je la suce et l'avale avec avidité. Mais bientôt tu abdiques, au bord de la jouissance, tu te retires de ma bouche et me chevauches avec arrogance. Ton membre imposant me pourfend lestement et je jouis sur l'instant dans un râle puissant. Tu vas et tu viens, avec force et passion et j'attrape tes fesses, t'enfonçant plus profond. Dans un cri guttural, tu cesses de coulisser et je sens ta semence jaillir dans mes tréfonds.
Étendu près de moi, sur un coude appuyé, tu t'abreuves de moi, de mon corps alanguis. Le tien n'invite pas à se reposer et ton regard brûlant sait trop bien m'échauffer. Je te souffle à l'oreille quelques obscénités, ma main qui lutine te sait déjà prêt. Je te pousse et t'enfourche en dévorant tes lèvres, tu t'empares de mes seins et les malaxes avec fièvre. Aussitôt sur toi, je t'enfonce en moi vivement, tu gémis de surprise et de ravissement. Tes hanches s'agitent à l'unisson des miennes mais je ralentis la cadence, lentement je nous mène. Tu veux accélérer mais je ne le souhaite pas, je me soulève et souris devant ton désarroi. Je saurai me faire pardonner, te disent mes yeux brûlants, alors je me penche et t'avale goulûment. Tes mains dans mes cheveux imposent leur rythme et je me fais soumise, t'accueillant en mon isthme. Le désir est trop fort et je pivote sur toi, ta bouche friande s'empare de moi.
Ainsi tête-bêche, noir dans blanc, blanc dans noir, nous formons à nous deux un symbole d'espoir.
Je jouis à nouveau, doucement, longuement, et tu supplies ma bouche de cesser sur le champ. Clémente, je mordille ton gland, et je tourne la tête en te souriant. J'avance mon bassin jusqu'à ta queue raidie et l'enfonce lentement dans ce trou si petit. Je la sens gonfler et vibrer de plaisir, tu ne tiendras pas longtemps, dis-tu dans un soupir.
Mon petit cul qui coulisse avec douceur sur ta queue, est un spectacle par toi jugé merveilleux. Bientôt tes mains se crispent sur mes fesses et tu exploses en moi, m'emplissant d'allégresse.
A bout de bras, tu me soulèves avec aisance et m'étreins fortement, nous restons ainsi, enlacés tendrement.
Mais dehors tout s'agite et tu tends l'oreille, ce brouhaha est porteur de mauvaises nouvelles. Ton visage douloureux, tel que je l'avais imaginé, me dit qu'il te faut à regrets me laisser. Nous nous embrassons longuement, tu peines à me quitter, mais on te réclame dehors et tu cours t'habiller. Je m'imprègne des détails de ton corps si bien fait et remarque avec douleur que ton dos connut le fouet.
Comme tu es beau en uniforme complet, mon Capitaine! Je m'enroule dans le drap et te rejoins pour me blottir contre toi. Un souvenir tout soudain me revient et j'observe ta redingote à l'endroit de ton cœur. Nulle trace de balle sur l'uniforme impeccable et mon cœur et mon corps s'emplissent de frayeur. Je saisis dans mes mains ton visage plein d'amour et mes yeux dans tes yeux te promettent : Pour toujours.
Un dernier baiser et déjà tu t'éloignes, tu souris doucement, mes pensées t'accompagnent.
C'est alors l'attente, longue, insoutenable. Au loin, en bruit de fond, on entend les canons. Éreintée de fatigue et d'inquiétude, je m'endors par à coups dans un soir d'hébétude.
Au petit matin, j'entends le pas las des chevaux, je m'habille à la hâte et fais taire les tourments que j'endure. Je sais avec certitude qu'il ne sera pas là, mon officier si beau, mais je tente avec force de faire bonne figure.
Un soldat, rompu à la douleur du deuil et si jeune pourtant, m'annonce sans émotion que le Capitaine est resté sur le champ. Un détachement partira dans quelques heures et ramènera les dépouilles pour inhumation.
Raide comme un piquet, j'encaisse sans ciller mais en mon âme et mon cœur quelque chose s'est brisé. Je retourne à la tente pour faire un brin de toilette, des gestes mécaniques tandis que je courbe la tête.
Plus tard on m'informe de l'arrivée des corps et je suis le soldat en serrant les poings, très fort. Un charriot ouvert offre un spectacle macabre, tant d'hommes jeunes tombés sous les coups de fusil ou de sabre. Le soldat qui affiche une mine compatissante, m'accompagne plus loin, dans une grande tente. Là, on prépare les dépouilles pour leur dernier voyage et un prêtre circule qui me semble un mirage. Parvenus près de toi, de ton corps sans vie, j'avise sur ta tunique l'orifice noirci.
Le soldat m'explique en quelques mots rapides, que le capitaine a affirmé m'avoir épousée. M'extirpant de mes songes douloureux, je reçois ces mots que je trouve savoureux. Oui, dis-je, c'est la vérité. L'homme, rassuré, m'affirme que je pourrais disposer des effets personnels de mon capitaine puis il me tourne le dos et s'en va d'un pas qui se traîne. Un médecin s'approche et me dit qu'ils manquent de bras et qu'il serait bienvenu que je prépare celui-là. Celui-là, mon amant, mon amour, mon époux, oui, je m'en occupe, dis-je d'un ton doux.
Alors je retire un à un tes vêtements, et mes larmes, sur ce corps déjà froid et distant, s'écrasent mollement. Le soldat nonchalant revient et me fournit un nouvel uniforme, vierge de salissures et bien dans les normes. Il m'aide à t'habiller avant que tu ne raidisses de trop et sans y réfléchir, j'étouffe mes sanglots.
Après l'inhumation, sans trompettes ni tambours, je m'informe d'un endroit où laver tes atours. D'autres femmes sont là qui s'attèlent à la tâche et me prêtent main forte. Elles savent ma douleur et, sans mots, réconfortent.
De nouveau dans la tente, celle qui fut tienne puis nôtre, je m'affaire consciencieusement à tout mettre en ordre. On m'a remis, comme promis, tout ce qui fut à toi, y compris une pochette de cuir que j'ouvre avec émoi. Des papiers officiels parlent de toi et moi, un certificat de mariage nous unit devant Dieu et la loi.
Je le presse sur mon cœur puis le remets en bonne place, y ajoutant ton portrait et ta plaque d'identité. Dans la malle, sans surprise, je découvre le double fond et son secret, j'y fourre l'étui et replace la latte. J'emballe alors le fusil dans le drap qui se souvient de nous, et les objets un à un reprennent la place que je leur connais.
Je ferme la malle et découvre sa clef, je verrouille le tout et m'écarte pour observer. Un vent froid me souffle doucement ce qu'il me reste à accomplir, je retourne à la malle et en retire la clef. Je la glisse dans ma poche et une chape de fatigue vient soudain me saisir.
Le fauteuil est tout près qui m'invite à venir et baignée de mes larmes, je ne tarde pas à dormir.
Un nouveau jour se lève, qui m'inonde de soleil, m'arrache à mes tristes rêves et mon douloureux sommeil.
Je me sens alors plus perdue que jamais, lorsque je réalise n'être pas dans la tente mais dans le vieux grenier. Ainsi donc, tout ceci ne fut qu'un rêve...Il me semble pourtant sentir sur mon corps ton odeur, les effluves de ton musc et de ta sueur. Sans doute ton uniforme, avec lequel j'ai dormi. J'hésite à tout replacer dans le coffre qui gît mais je préfère en habiller le vieux fauteuil complice de ma nuit. Un dernier regard au grenier chaleureux, puis je quitte la demeure et ses airs mystérieux.
Parvenue dans la cour, j'avance rapidement, mais ma robe se fait lourde sur un de ses penchants. J'ai peine à respirer tant mon cœur est gonflé, dans ma poche ma main trouve une petite clef.
Notes
[1] US : United States
[2] Voir l'article sur la Guerre de Sécession sur Wikipédia.
[3] Breath : Le souffle en anglais.
[4] Freedom, unity and equality : La liberté, l'union et l'égalité.
[5] 10th Cavalry Regiment, US Army : 10e régiment de cavalerie de l'armée des États Unis. Voir l'article sur les Buffalo Soldiers.
[*] Et pour terminer, un succès incontournable de Bob Marley: Buffalo Soldiers, enregistré pour la première fois en 1978. Il raconte l'histoire de quatre régiments de l'armée américaine : le 9e et le 10e de cavalerie et le 24e et 25e d'Infanterie.

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Commentaires
Un énooooorme merci à mon Mamour à moi, qui avec patience (et mauvaise foi) m'a beaucoup aidée dans mes recherches!
AngeMerci aussi à Black Angel pour son aide concernant les notes de bas de page ;)
Savoureux et excitant ... De mieux en mieux et toujours une sorte de thérapie.
JackMerci
De tres belles images se sont devellopées dans mon esprit au fur et à mesure de ma lecture.
magaTa plume me ravie chaque fois un peu plus.
Bravo
La plus belle des nouvelles que tu aies écrite jusque là je trouve, et si j'ai été long à lire c'était pour mieux tout savourer les images et traquer les imperfections, tu sais à quel point je peux être casse-couilles !
enordredEn tout cas ça m'a donné envie d'en savoir plus sur la guerre de Sécession, ce qui risque de m'occuper le reste des vacances.
Gros bisous chérie de moi !
@Jack : Merci à toi ;)
@Maga : Merci soeurette, ravie de t'avoir ravie!
@Enordred : Casse-couilles, oui, mais The Best Of! C'est vrai que je ne m'étais jamais intéressée à cette époque et je sais pas bien d'où il est sorti ce beau Yankee...Quoi qu'il en soit, j'ai trouvé ça passionnant (mais long mais passionnant) toutes ces recherches ponctuées de jolies découvertes...Peut-être les prémices d'une rubrique dédiée à revisiter l'Histoire (avec un grand H)?
Angeoui moi j'aurais aimé en savoir plus sur les Buffalo Soldiers et sur le capitaine Breath en particulier, quelle est son histoire, qu'est ce qui l'a poussé à rejoindre les rangs de l'Union, est-il un bon meneur d'hommes ? C'est vrai qu'une rubrique histoire serait une bonne idée et je serais volontaire pour t'épauler dans ce domaine.
enordred@enordred-pour-la-rubrique : c'est en cours de réflexion^^
Ange@enordred-pour-le-complément-d'informations : Alors, justement, je suis en liaison directe avec le beau Captain Breath (liaison téléphonique bien sûr, vous pensiez à quoi bande de dévergondés?) qui me souffle à l'oreille quelques petits détails :
Né esclave dans une exploitation de coton du sud-est de la Virginie, mon enfance fut heureuse malgré les circonstances. Mais notre maître de l'époque, joueur invétéré, se mit à perdre de grosses sommes qu'il fallut bien compenser. Je fis partie du lot qui fut vendu à l'encan et c'est un maître érudit mais tyrannique qui jeta son dévolu sur moi. Il ne se contenta pas de me faire accomplir moult tâches agricoles qui participèrent à me sculpter un corps d'athlète mais s'acharna également à m'instruire. Une lubie jugée déplacée par ses pairs mais qu'il s'obstinait à poursuivre à grands coups de fouet...
Concernant mon attitude envers mes hommes, je m'estime mal placé pour en juger. Tout ce que je puis affirmer c'est qu'ils m'étaient attachés et me témoignaient toujours un grand respect sans que j'eusse à le réclamer.
Je reste en contact très étroit avec votre écrivaine de service, aussi n'hésitez pas à passer par elle (façon de parler, ne vous approchez pas trop près) si vous avez d'autres questions.
lol, intéressant le courrier du capitaine ^^
pas sûr que cela suffise à la soif de connaissance de Mister Pimprenelle ^^
enfin lecture fort divertissante, comme tjs, c'est qd la prochaine déjà ???? ^^
caro108@Caro : Merci ;) Pour la prochaine, je ne sais pas...La cadence de une tous les 2, 3 voire 4 mois semble me convenir et celle-ci m'a vraiment demandé un gros travail de recherches. Or, lorsque j'écris, je deviens très vite monomaniaque et ça, je ne peux pas me le permettre fréquemment...
AngeExcellent ! que de jolie mots composant des phrases pleines d'histoires a lire avec plaisir !
chevaldefeu@Chevaldefeu : Merci, heureuse que tu y aies pris du plaisir ;)
Ange